Histoires pastorales

La Cantate des vaches

J’appelle : elles répondent. Les voici…Elles foncent sur moi, elles chargent, elles arrivent comme un fleuve en crue, comme les rivières avides de mêler leurs eaux ; le Konkouré, le fleuve Noir et le Dioliba ont conflué,

leurs flots coulent : mes vaches m’inondent, me submergent, je suis noyé dans mon troupeau…

La corde me manque pour lier mes veaux. Mes vaches arrivent : elles entrent, piétinement ; elles sortent, bousculade ; elles paissent et broutent ; elles soufflent à l’ombre ; elles se relèvent et s’étirent, s’ébrouent ; elles vont boire l’eau calme : Ô paix ! elles passent le jour dans les montagnes, elles descendent dans les vallées, et elles rentrent, Ô les bienvenues…

Elles s’accouplent : Les voilà qui sont pleines, qui s’arrondissent. Elles vêlent et mugissent de tendresse, le lait suinte de leurs mamelles trop pleines, goutte à goutte : le lait est trait à grand bruit.

Mes vaches se multiplient comme babouins. Elles s’attroupent comme des passereaux… O mes taureaux, mes génisses, mes veaux… O mes vaches : coureuses, égaillées, rassemblées, au flanc des monts, sur les crêtes, vous grimpez, Vous descendez, vous mangez, vous vous rassasiez d’herbe tendre, d’herbe courte, d’herbe haute de printemps et d’automne, d’herbe qui pousse après le feu : Ô belle herbe de prairies, roseaux, herbe aux flûtes ! Vous vous abreuvez d’eau pure, vous rentrez au parc, Je vous enferme, je fais le tour du parc, vous êtes gardées. O mères !

Elles se couchent, elles ruminent, elles rugissent, elles pètent, elles remuent la queue, elles font de la poussière, elles se sèchent, elles tendent leur cou flexible, elles tournent la tête vers moi : elles rêvent de bonheur et s’éveillent dans le bonheur.

O prospérité, abondance…plein les écuelles à traire, plein les tasses à cailler, plein les tasses à beurre… O les mains grasses de crème, les ventres pleins, les bouches rassasiées….. O mon repos, mon loisir : mes femmes nombreuses, mes garçons nombreux, mes campements nombreux, mes esclaves nombreux…

Le sol résonne sous le pas de mes vaches, la brousse retentit, les vallées mugissent de leurs mugissements… Mon troupeau se lève, part, ébranle la terre,secoue les futaies, défonce les marais, détourne les ruisseaux, éclaircit les forêts, trace les sentiers ; le bruit de mes troupeaux fait trembler la terre, le sol vibre ; devant eux s’enfuient les buffles et les antilopes, la poussière monte, les babouins aboient, les fauves s’écartent ; la misère s’éloigne…

J’ai des vaches. Comme les richesses de Dieu : comme la falaise a des singes, comme la montagne a des sources, comme la lande a des antilopes, comme la rivière a des poissons, comme la forêt a des oiseaux, comme la grande brousse a des éléphants, j’ai des vaches…

Enflez-vous, gonflez-vous, O mes troupeaux, comme les vagues du fleuve sous le vent, autour de moi, comme les flots autour d’une souche submergée, noyée..

Cette incantation recueillie et transcrite par Gilbert Vieillard (1939) est récitée par les Peul du Fouta-Djallon, en Guinée, lorsqu’ils distribuent le sel à leurs bovins.